En reprenant le contrôle de plus de 180 permis miniers entre mai et juillet 2025, avec en point marquant, la résiliation de la convention de Guinea Alumina Corporation (GAC), la Guinée est en train de poser les bases d’un nouveau modèle économique : celui de la souveraineté sur ses ressources naturelles car le 27 mai, l’arrêté A/2025/520 a inscrit l’ensemble de ces titres dans les réserves stratégiques de l’État, une mesure qui empêche toute rétribution automatique et confère à l’État un contrôle exclusif et souverain.
Ce processus, en l’analysant bien, loin d’être une succession de décrets et d’arrêtés, s’inscrit dans un ensemble cohérent : d’abord en mars par le lancement du premier projet de raffinerie d’alumine par SPIC à Boffa et ce depuis des décennies et tout récemment, la mise en place de la Guinéenne des Transports Maritimes (GUITRAM) par l’Etat, une société dédiée au transport maritime et la régulation de l’exportation de la bauxite (avec un objectif légal de 50% des volumes exportés). L’initiative s’accompagne également du lancement officiel de l’indice Guinea Bauxite Index (GBX), une innovation majeure qui permet à la Guinée de fixer un prix national de référence pour sa bauxite, brisant sa dépendance aux indices étrangers.
C’est peut-être le projet Simandou qui symbolise le mieux cette dynamique nouvelle sur le secteur minier. Longtemps vu comme une utopie, un miracle tant sa réalisation a été jonchée de rebondissements, le projet est en train de devenir aujourd’hui une réalité : les travaux du chemin de fer transguinéen avancent rapidement et seraient même terminés selon certaines communications des partenaires du projet, les infrastructures portuaires prennent forme, et l’investissement est au rendez-vous. C’est comme un rêve qui commence enfin à se réaliser. C’était totalement impensable et il faut le reconnaître et féliciter la témérité, le courage, l’abnégation et la capacité des acteurs de la Transition à fédérer des techniciens de haut niveau pour les différentes étapes de négociation et d’exécution de ce projet emblématique et duquel la Guinée peut très bien tirer partie et engranger son développement socioéconomique.
Le parcours engagé jusqu’à présent relève d’une remarquable cohérence stratégique. Il faut le dire, c’est un quasi sans faute et cela d’autant plus qu’il est rare de voir un pays afficher, dans un laps de temps aussi court, une telle clarté d’orientation, une fermeté assumée dans ses décisions, et une vision aussi structurée de la transformation de ses ressources naturelles en levier de développement.
Tout praticien de l’économie du développement, en mobilisant les outils d’analyse, verrait ici un véritable cas d’école. En effet, la Guinée se trouve aujourd’hui face à une occasion historique, peut-être la dernière à cette échelle, de refonder son modèle de croissance sur des bases endogènes, résilientes et souveraines. Ce moment de bascule lui permet d’élaborer un modèle de développement hybride, puisant à la fois dans les expériences empiriques et dans les doctrines éprouvées du Sud global : le développementalisme qui confère à l’État un rôle central dans la planification industrielle ; l’industrialisation orientée vers l’exportation, permettant d’intégrer les chaînes de valeur mondiales à partir de la transformation locale des ressources ; un nationalisme économique assumé autour de la maîtrise des matières premières ; et enfin, une stratégie de financement autonome, rompant progressivement avec la dépendance historique à l’aide extérieure ou aux investissements conditionnés par des logiques exogènes.
Cette convergence entre ambition politique, alignement stratégique et exécution pragmatique constitue une fenêtre rare dans l’histoire économique d’un pays à revenu intermédiaire. À condition d’y inscrire une gouvernance à la hauteur, d’assurer la montée en compétences techniques, et de ne pas céder à l’impatience ou aux influences court-termistes, la Guinée a aujourd’hui les moyens de transformer cette dynamique en un modèle reproductible à l’échelle continentale.
Pour faire de sorte que cette transformation économique devienne irréversible, il faut aller au bout de la logique engagée au niveau des mines. Et cela suppose de franchir une nouvelle étape, plus audacieuse encore : bâtir en Guinée une industrie intégrée de transformation de la bauxite.
En tant que premier producteur mondial de bauxite et détenteur des plus vastes réserves prouvées, la Guinée ne peut plus se satisfaire du statut de simple fournisseur de matières premières à faible valeur ajoutée. L’enjeu aujourd’hui dépasse le volume exporté : il s’agit d’un repositionnement stratégique dans les chaînes de valeur mondiales à travers la transformation locale de la bauxite, d’abord en alumine, puis en aluminium. C’est là que se joue la souveraineté industrielle du pays.
Pour construire cette industrie, il est impératif de mobiliser des ressources financières considérables. Or, la bauxite elle-même, jusqu’ici exportée à bas prix, peut devenir la source de financement principale de cette transformation. En 2025, le prix moyen de la tonne de bauxite est d’environ 16 $ à la mine, 50 $ en FOB et jusqu’à 93 $ en CIF. Chaque tonne exportée représente, en l’état actuel, un revenu moyen d’environ 15 $ pour l’État. Mais ce chiffre pourrait croître considérablement si l’État prenait en charge une partie de la chaîne de commercialisation.
Le modèle proposé repose sur le fait que l’État, via ses structures publiques (comme SOGUITRADE, la filiale de la SOGUIPAMI à opérationnaliser ou mettre en place un équivalent chargé de la commercialisation), vende lui-même une partie de la bauxite produite en FOB (jugé plus simple), tout en sous-traitant la logistique (production, chargement, transport, travaux d’aménagement, restauration, etc.) à des opérateurs privés guinéens.
L’objectif que l’on pourrait se fixer en 2026 est de commercialiser directement 25 millions de tonnes, soit un volume équivalent à celui d’un acteur comme la Société des Mines de Boké (SMB). Si les coûts logistiques (sur un itinéraire moyen de 70 km) et les charges d’exploitation restent en dessous de 15 $ par tonne, et si l’on suppose une marge nette très prudente de 25 $, l’État pourrait dégager près de 650 millions de dollars dès la première année. En appliquant une croissance annuelle projetée de l’activité de 30 %, le pays pourrait accumuler plus de 1 milliard de dollars en moins de 3 ans ; c’est équivalent à l’investissement annoncé par SPIC pour sa raffinerie d’alumine à Boffa. Cette dynamique permettrait de financer une infrastructure industrielle sans recours excessif à l’endettement extérieur, tout en assurant des retombées directes pour le tissu économique national en créant un effet de ruissellement pour les prestataires guinéens impliqués dans la chaîne logistique. Ceux-ci pourraient capter, sur la même période, près de 900 millions de dollars, contribuant à l’émergence d’un véritable secteur privé industriel national.
Ce schéma pragmatique repose sur une articulation vertueuse entre la souveraineté sur les ressources, la captation directe de revenus miniers, et le développement d’une base productive locale.
Pour que cette stratégie atteigne son plein potentiel, les revenus générés par la vente directe de la bauxite pourraient être orientés vers le Fonds souverain que les autorités guinéennes projettent de mettre en place pour gérer les fonds tirés du Simandou. Ce fonds, bien gouverné, pourrait devenir un véritable outil de capitalisation nationale, capable de financer les infrastructures industrielles et énergétiques nécessaires à la transformation locale des minerais. La même logique pourrait être appliquée notamment à l’or.
Enfin, les investissements matériels ne suffiront pas ; il faudra anticiper l’ensemble de l’écosystème industriel : former les ingénieurs et techniciens, développer une logistique portuaire moderne et efficace, et construire une diplomatie économique proactive afin de sécuriser les marchés pour l’alumine et l’aluminium guinéens. Ce travail de structuration en amont est essentiel pour garantir la viabilité à long terme du modèle.
Aujourd’hui, tous les éléments fondamentaux sont réunis : ressources, stratégie, volonté politique, outils institutionnels. Il ne manque plus que la dernière impulsion, celle qui permet de passer d’une ambition à une réalité industrielle, en allant jusqu’au bout du chemin tracé.
(Par Mamadou Saliou DIAO BALDÉ
Expert Senior Financement – ONU et Banques de développement
Enseignant Master 2 Économie – Université de Grenoble-France)



